Camille Fallet

Par réfraction , galerie du musée de la photographie Charles Nègre / l'Image satellite, Nice 2019

PAR RÉFRACTION

20.09 - 24.11

Galerie du Musée de la Photographie Charles Nègre L'IMAGE_SATELLITE_2019

Avec PAR RÉFRACTION, Camille Fallet (re)tisse les fils de son cheminement photographique, entre document et travail plastique. Le passé et le présent de ses recherches photographiques se répondent en écho dans un seul et même espace. Chemin faisant, les rapprochement et les oppositions mettent à jour les récurrences et les pistes nouvelles développées par l’artiste. Photographe dans les champs de l'art, du livre et de la commande documentaire, Camille Fallet est diplômé du Royal College of Arts de Londres et de l’École supérieure des beaux-arts de Nantes. Il fait fréquemment l’objet d’exposition monographique comme en 2018 au centre d'art Le Point du Jour à Cherbourg, de publication avec notamment un livre pour Bordeaux-Métropole dans le cadre de la biennale d'architecture Agora 2017, et d’invitation à produire des oeuvres in situ comme pour la biennale d’art contemporain Glasgow International 2018. Camille Fallet est lauréat de l’aide à la photographie documentaire contemporaine du CNAP en 2018 et il fut exposé aux Rencontres de la photographie d’Arles cet été. Son investigation de la photographie l’amène également à être invité à des conférences comme à la Fondation Henri-Cartier Bresson ou encore à expérimenter le commissariat d’exposition, notamment en 2017, avec l’exposition « Notes sur l’Asphalte - une Amérique mobile et précaire » au Pavillon Populaire de Montpellier.

« La vision monoculaire de la photographie réorganisée par le montage, au sens d’édition, autour d’une expérience de terrain, génère un fléchissement dans ma perception du sujet. La qualité d’un regard se mesure justement à sa capacité à se réfléchir, à se réinventer sur lui-même, aussi, je crois que le photographe opère par « réfraction ». Je mène depuis quinze ans un travail d’artiste, à la fois nourri de pratiques documentaires et d’avant-gardes artistiques. Pour chacun de mes projets, je déploie différentes formes de présentations et de restitution tel le livre, l’exposition, l’installation, ou le commissariat d’exposition, et ce, en favorisant systématiquement expérimentations et attitudes exploratoires. Pour cette exposition, je propose une lecture singulière de mes travaux antérieurs en les confrontant à mes photographies les plus récentes. Au lieu d’organiser une exposition autour d’une série d’images reliées par une unité spatiale ou thématique, je fais le pari de la digression et du glissement sémantique. Dans le prolongement de l’exposition « Standards » réalisée en 2018 au Point du Jour, je cherche à ré-interroger inlassablement le parti-pris plastique et esthétique du « documentaire lyrique ». 

Sols

Ces images ont en commun de montrer des formes d’occupation du sol, qui est le début de toute urbanisation. Elles portent les marques d’une colonisation de l’espace : on pose un repère, on trace une carte, on industrialise à grande échelle. Mais, d’un autre côté, elles montrent aussi des traces de désordre, d’abandon et d’accident. Ce sont comme les deux faces d’une même réalité ; ainsi, la vue des industries de Fos, faite à tête renversée depuis un avion, dans laquelle l’eau devient le ciel, ou cette carte schématisée du Grand Paris qui renvoie en miroir au motif du tee-shirt.

De gauche à droite

Industries de Fos-sur-Mer

Bouches-du-Rhône, 2015

Deux paysages (version 2)

« The Greater Paris Landscape Manual », 2017

Restes d’un déjeuner, abribus à Artigues-près-Bordeaux

« Bordeaux sans légende », 2017

Parking en désuétude

« Bordeaux sans légende », 2017

Grandes Molènes (Verbascum thapsus)

Depuis plusieurs années, je photographie des Molènes au hasard de mes déplacements. Ce sont des plantes rudérales, c’est-à-dire qui poussent spontanément sur des terrains pauvres, dans un milieu transformé par l’homme. Sous différents noms (Bouillon blanc, Herbe de Saint-Fiacre, Cierge de Notre-Dame, Bonhomme, Oreille de loup, Blanc de mai), on les trouve un peu partout dans le monde. Elles peuvent atteindre jusqu’à deux mètres de haut. Ces plantes m’apparaissent comme un contrepoint à l’étalement humain, une résurgence de la nature, y compris là où « l’aménagement du territoire » est le plus violent, par exemple entre les voies d’autoroute. Paradoxalement, c’est ma seule pratique régulière du portrait ; les Molènes ont la stature d’êtres humains, tous semblables et différents. J’y retrouve aussi, comme à l’état sauvage, la dimension sculpturale de l’urbanisme ordinaire que je photographie.

Vallée du Tarn, Aveyron, 2019

Kastri, Crète, 2016

Vallée de la Vis, Hérault, 2017

Muselé de la photographie, 2013 - 2018.

Vitrines

Pendant 5 ans j’ai travailler comme tireur dans un laboratoire photographique à Marseille. À un moment donné j’ai commencé à placer dans les marges du papier restant de petites images de photographes qui m’inspiraient. Ainsi petit à petit je me suis créé une véritable petite collection « d’oeuvres » que je montre pour la première fois.

License Color Photo Studio,

Le Point du Jour, Cherbourg, 2018

En 2016 à la Straat Galerie à Marseille, j’ai recréé une maquette à l’échelle 1/2 d’un magasin de portraits photographiques à cinq cents, tirée d’une image de Walker Evans : License Photo Studio, New York, 1934. C’est en étudiant très précisément l’image d’Evans que j’ai conçu, non sans difficulté et incertitude, cette maquette. De la même manière, le travail de tireur que j’exerçais consiste à essayer de traduire une situation que je n’ai pas vécue ; je dois la fantasmer, en faire ma propre expérience. Les formes ainsi produites réactivent souvent des modèles photographiques ou des œuvres d’artistes reconnus, qui se superposent et s’enchevêtrent. Ainsi, la maquette reproduisant la photographie d’Evans s’avèrait également fonctionner comme une reprise d’Étant donnés (1946-1966) de Marcel Duchamp.

En 2018, j’ai remonté cette maquette au centre d’art du Point du Jour à Cherbourg pour la photographier telle que Walker Evans avait photographié le magasin de portraits photographiques en 1934. L’image ainsi produite fait jouer différentes équivalences et transpositions : l’image noir et blanc d’un magasin reconstruit en volume et en couleurs ; la maquette d’un studio de prise de vue photographiée comme en studio ; un studio qui est le lieu dans lequel la photographie est exposée…

Si Walker Evans est la figure de la modernité en photographie, c’est bien plus par la posture « anti-art » qu’il affirme, et les questions qu’elle suscite, que par sa valeur désormais iconique. En en faisant mon modèle, je cherche d’abord à ouvrir et à déconstruire la photographie comme reproduction, à questionner sa relation au volume et à la perspective, son émancipation possible de la question de la vraisemblance pour poser celle du lyrisme en photographie. Il s’agit ici de la possibilité d’exercer mon propre regard en m’appropriant une histoire et, pourquoi pas, en la réinventant.

Sculptures

Sleeping Bag in Argyle Street, Glasgow, 2016

Dans la plus part des grandes métropoles que j’ai visitée la pression foncière coupe de la possibilité pour chacun à se loger. Il y a une population entière qui vit sous nos yeux sans espace domestique ni intimité. Cette image figure pour moi le camouflage nécessaire à cette survie dans un monde où les corps sont célébrés pour leur vaillance et leur utilité.

Toboggan, Athènes, 2017

Au printemps 2017 je suis allé au premier chapitre de la Documenta 14, biennale d’art contemporain habituellement à Kassel en Allemagne , qui exceptionnellement se tenait en à Athènes en soutient à la mise sous tutelle du pays par les institutions financières européennes. Cette image fonctionne pour moi comme le miroir de cette chute aussi bien que comme un récit biographique. Enfant j’étais fasciné par ses toboggans et jeux d’enfants. Cela évoque un sentiment ambivalent entre un désenchantement, la conclusion de la modernité d’après-guerre d’une part, et le ravissement d’autre part face à une telle beauté de la patine qui flatte cette « sculpture ».

Tour d’habitation, rue Robespierre, Bagnolet

« The Greater Paris Landscape Manual », 2005

Cette tour résume l’urbanisme de la banlieue. L’image montre cette forme architecturale standardisée qu’on à décliné pour tenter de produire une impression de variété. Cette tour de Bagnolet, avec ces bouteilles posées sur les balcons (dont la fonction semble être de chasser les pigeons) s’apparente beaucoup aux formes de la sculpture minimaliste qui lui donne ainsi une assise esthétique. Aussi banal qu’il apparaisse, ce lieux est « mythiques » : c’est sur le toit plat devant la tour que NTM a tourné le clip « Authentik ».

For Whom the Bell Tolls (go)

Glasgow, 2019

Si vous regardez Glasgow en vue aérienne, elle vous semblera bombardée. Ce qui fut la seconde ville de l’empire britannique, son grand port du métal, de la construction navale et de l’ingénierie ferroviaire, n’est aujourd’hui qu’une ruine restaurée à la sauvette. Sa forme est, pour l’essentiel, la trace de la révolution industrielle et de l’âge d’or victorien. L’architecture de cette période recouvre à peu près la stylisation et l’appropriation de tous les courants architecturaux des grandes civilisations. Elle orne son commerce, son administration, ses cultes et son habitat. L’uniformité des grès rouges et ocres renforce son effet de décor. Glasgow fut splendide, riche et puissante.

Mais depuis les années vingt elle s’effondre. Perdant presque la moitié de son million d’habitants, elle est dorénavant célèbre pour les 54 ans d’espérance de vie dans ses quartiers les plus pauvres de l’Eastend. Après une première tentative par le béton et l’automobile de redessiner sa géographie à la fin des années 70, la ville n’a survécu que par l’ablation de quartiers entiers. Les « merchant building », les «tenements» (immeubles collectifs du XIXe siècle), tout comme les grandes barres brutalistes ont disparu pour un monde du lotissement périphérique en crépi gris, créé grâce aux révoltes fiscales qui firent voler en éclat le grand Glasgow du Labour.

Aujourd’hui la ville se porte un peu mieux. Elle reste une place financière importante et la promotion immobilière rafle les nombreuses friches pour trois fois rien. Les mêmes forces du capitalisme que l’on retrouve en action ailleurs dans les villes occidentales dessinent le Glasgow que nous pouvons voir. Mais plus qu’ailleurs Glasgow est la forme même du capitalisme, dans ce qu’il a de plus impersonnel et de plus violent. Si la période du milieu du XIXe au milieu du XXe siècle la voyait s’accompagner de la modernité en art et fut concomitante du développement de la photographie, j’ai bien peur qu’aujourd’hui esthétiquement elle ne s’accompagne de rien d’autre que de sa muséification comme unique horizon.

j’ai choisi de montrer pour cette exposition quatre tableaux en forme de raccourcis extrêmes de la ville.

Footpath in Haghill Road, Glasgow, 2019

Ancien quartier de tenements de l’Eastend ouvrier de Glasgow, il a aujourd’hui la forme d’une friche à l’intérieur de laquelle subsiste son infrastructure routière, ici finalement restreinte pour le passage des piétons.

Toboggan in Braid Square, Glasgow, 2019

Ce toboggan est difficile à dater, car le métal est galvanisé contre la corrosion très puissante en Écosse. Néanmoins il s’inscrit dans un environnement de refabrication de la ville à la fin des années 70 qui caractérise bien l’idée de progrès social qui accompagne alors le béton.

Steps From Antiques Merchant Buildings in Oswald Street, Glasgow, 2019

La désuétude de la ville apparait par des lieux tel que celui-ci. Les marches d’entrée d’un bâtiment marchand du XIXe siècle deviennent un lieu d’habitat pour la mendicité. Aujourd’hui dans l’ultra-centre de Glasgow, de nombreux bâtiments sont vides, ou du moins le sont partiellement, cependant la valeur foncière prévaut, et la ville continue ainsi d’exclure une large partie de ses habitants empêtrés dans leurs addictions.

Tenements in Gardner Street, Glasgow, 2019

L’ensemble architectural des tenements en grès rouge du Westend Glaswégien est unique. Ce quartier cossu surplombe le Clyde, le fleuve qui traverse Glasgow sur lequel s’étalait une large partie de l’industrie de la ville, et qui aujourd’hui semble l’atout principal pour les promoteurs immobiliers qui rhabillent ainsi la façade de la ville tout en s’accaparant la vue.

61 parrefraction.002.jpg *Par réfraction* , galerie du musée de la photographie Charles Nègre / l'Image satellite, Nice 2019